Certains jours, il se dit qu’il aimerait emmener Clara dans un désert sans passé ni avenir. Il y aurait au cœur de l’horizon pierreux un piano. Ils invoqueraient la sensation intense, douloureuse et joyeuse, d’être au centre du monde, reconnaissable à ses étoiles filantes, aux traces de météorites, à l’odeur de miel et de pomme verte, au fait que les corps n’y ont pas d’ombre. Elle jouerait La Tempête de Beethoven, comme pour la première fois. Les mauvaises pensées tomberaient en poussière sur le sable et…
Mais depuis quelques jours, Clara prend de la distance. Elle semble se décourager, et laisse échapper des phrases qui ne lui ressemblent pas, comme :
– Je suis trop vieille pour toi.
Et si elle avait raison ? Peut-être n’est-il tombé amoureux d’une femme mûre et artistiquement accomplie que parce qu’il se sent lui-même immature et un peu stérile ? Peut-être aime-t-il encore trop égoïstement ?
13 février. Aujourd’hui, à l’heure du déjeuner, dans les sous-sols de l’Arsenal, j’ai feuilleté de poussiéreux volumes qui traitent de l’amour. J’ai éternué. Je me suis demandé si le fantasme de l’amour exclusif entre deux personnes, si répandu, n’est pas, comme certains utopistes l’ont affirmé, un dérivé de l’instinct de propriété.
Ne faut-il pas être capable d’aimer les humains avant de pouvoir aimer vraiment un être singulier ? Pourquoi faut-il que la plupart de mes prochains me paraissent si pathétiques, si tristes, et parfois si méprisables ? Est-ce de la prétention ? On m’a souvent demandé pour qui je me prenais. Mais je méprise aussi en moi-même tout ce qui est banal et mimétique. Ce n’est pas tant que j’aimerais être différent des autres – j’aimerais que les autres soient différents d’eux-mêmes…
En 1688, le théologien Fénelon, pour qui l’ego était le seul obstacle au divin, a écrit dans une lettre à une femme mystique, Mme Guyon : « Le pur amour se hait soi-même ; c’est pourquoi il fait son plaisir de la douleur. » Et, plus loin : « L’âme doit se sacrifier sans ménagement et sans retour sur elle-même. »
Tant d’assoiffés associent l’amour et la volonté de puissance personnelle. Fénelon a peut-être raison : aimer, c’est SE perdre de vue.
Mais j’ai peur de me perdre avant de m’être trouvé.
